La corruption aux Comores, cet ennemi:
Des moyens et méthodes pour éradiquer ce fléau «culturel».
Par le Dr Ali ABDOU MDAHOMA
Le
combat contre la corruption dans les Îles de la Lune ne date pas
d’aujourd’hui. Du président Ahmed Abdallah Abderemane à Saïd
Mohamed Dohar en passant par Mohamed Taki Abdoulkarim et Azali
Assoumani, ce fléau faisait l’objet d’une lutte acharnée, inscrite sur
la feuille de route de leurs gouvernements respectifs, au lendemain de
leur investiture. En effet, en 1996 à l’aube de son mandat, Mohamed Taki Abdoulkarim avait lancé une politique de lutte
contre la corruption, une «Opération Mains propres»
à la comorienne. Malheureusement, la montagne avait accouché d’une
grosse souris. Le président Azali Assoumani avait également débuté
son règne par la démolition des bâtiments privés construits dans des
sites ayant appartenu à l’État et avait même récupéré tous les véhicules
vendus par les précédents régimes à des prix dérisoires. Mais, toujours
est-il que, dans la tête du Comorien lambda, voler la chose publique,
demeure quelque chose de normale. Un problème culturel? Qui oserait
l’affirmer? Pourtant, le pauvre paysan pris en flagrant délit de vol
d’un régime de banane se voit aspergé de matières fécales, un collier de
coquillages autour du cou et mis à rude épreuve par des gamins jusqu’à
la gendarmerie.
Par
ailleurs, les efforts déployés par Son Excellence le Président Ikililou
Dhoinine sont réels, mais les avancées concrètes laissent à désirer. En
fait, dans la plupart des pays en développement, la corruption est
banalisée: elle relève du quotidien de la population et des
entrepreneurs, qui vivent avec, et vont jusqu’à la considérer, avec
fatalisme et résignation, comme partie intégrante de leur culture. Non
seulement les décisions publiques et les règles officielles – comme
l’attribution d’un marché public ou le montant des taxes à payer – se
négocient de manière illicite, mais en plus, l’accès à un service public
ou l’exercice d’un droit, comme l’obtention d’un passeport ou d’une carte d’identité, se monnayent également.
Plusieurs
mécanismes contribuent à diffuser et à banaliser les pratiques de
corruption dans notre pays. Les rares fonctionnaires qui refusent de
jouer le jeu sont écartés des postes importants et sont montrés du doigt
par leur proche au risque d’être pris pour des anormaux. Les
entrepreneurs qui s’y opposent se trouvent pénalisés par rapport à leurs
concurrents. De plus, au fil des ans, il s’est formé une représentation
de l’État où l’accès à une société d’État, loin de signifier le service
des droits des citoyens en écho à leurs devoirs, est d’abord perçu
comme le moyen le moins risqué pour s’enrichir rapidement; ce qui
contribue à ancrer dans les mentalités la «normalité» de la corruption.
L’environnement
social direct dans lequel évolue le Comorien d’aujourd’hui, un Comorien
en vue par son apparence matérielle et son rang social, permet et
favorise l’émergence de la corruption. Le «Anda»
ou plutôt la manière folle dont il est pratiqué à Ngazidja laisse
penser à une incitation au pillage de l’argent public. La gestion et
l’organisation des administrations publiques aux Comores souffrent
souvent de lourdeurs et de dysfonctionnements qui vont les rendre
particulièrement vulnérables à la corruption. La multiplication des
réglementations contraignantes et complexes et la faiblesse des
contrôles y sont des caractéristiques fréquentes.
Aux Comores, le faible niveau des salaires dans la Fonction publique pousse à la «petite»
corruption, et la tension qui existe entre l’offre et la demande de
services publics génère davantage d’occasions de recourir à la
corruption. Un professeur d’Université de niveau bac+8 (Docteur) aux
Comores débute avec un salaire mensuel de 350 euros (175.000 francs),
pendant qu’en Afrique continentale, son collègue gagne 1.200 euros par mois (Sénégal, Gabon, Cameroun, les deux Congo…). C’est ainsi que, si les prix augmentent dans unenvironnement où les salaires sont constants, le pouvoir d’achat diminue.Pourtant les diplômés tendent à préférer, malgré eux, une «carrière étatique»,
considérée comme la panacée universelle, compte tenu du manque
d’opportunités dans le secteur privé. En juillet 2012 à Moroni, un
ancien collègue du Lycée Saïd-Mohamed-Cheikh nous avait dit qu’il était
prêt à devenir taximan car avec 15.000 francs par jour donc (450.000Frcs
par mois), il était sûr d’avoir 3 fois son salaire de l’Université.
Enfin, le faible niveau d’éducation maintient les citoyens dans
l’ignorance de leurs droits, et ne leur permet pas de participer à la
vie politique et la lutte contre ce fléau.
L’analyse
institutionnelle de la corruption fournit des indications sur les
remèdes à apporter. Une plus grande transparence, l’obligation de rendre
des comptes, l’amélioration de la gestion des ressources humaines dans
l’Administration publique basée sur un système méritocratique sont
autant de principes d’action qui, mis en œuvre, permettent son contrôle.
La simplification et la rationalisation de l’intervention de l’État
dans l’activité économique vont aussi, de toute évidence, réduire les
opportunités de corruption. Une enquête très sérieuse nous apprend qu’«une
étude réalisée au niveau de l’administration des douanes au Sénégal, à
l’aide de tests économétriques, a mis en évidence que la baisse des
taxes douanières, la simplification de leur structure, l’ application de
réformes réduisant les pouvoirs discrétionnaires des agents douaniers
et l’informatisation des procédures ont permis à la fraude de reculer de
85% entre 1990 et 1995». Et chez nous?
En ce sens, les associations issues de la «société civile»
et les médias peuvent contribuer à l’émergence d’une volonté politique
en dénonçant la corruption, en faisant pression sur le gouvernement et
en contrôlant ses actions. Mais les véritables obstacles à la lutte
contre la corruption sont autant les intérêts de la pyramide
politico-administrative que le fatalisme et l’ignorance des victimes,
souvent maintenus par une culture de la peur. Or, l’information permet
l’action. Il est donc crucial de mener des travaux de recherche
précisant l’incidence négative de la corruption sur la vie du Comorien,
son organisation et ses déterminants, afin de susciter et de guider à la
fois l’action de la «société civile» et celle des agences d’aide.
Le
secteur privé, qui est en gestation, pour ne pas dire dans un état
embryonnaire, peut également constituer un allié de taille. Il est, en
effet, dans l’intérêt d’une partie au moins de ce secteur d’opérer dans
un environnement structuré, où l’État, à travers des institutions
fortes, réglemente et arbitre le jeu de la concurrence déloyale qui le
ronge. Dans ce cas de figure, l’informel doit être banni en faveur des
activités commerciales formelles. Les organisations internationales et
régionales ont aussi un rôle politique important à jouer dans la mesure
où elles peuvent servir de tremplin aux implorations exprimées par les
sociétés civiles et permettre aux hommes politiques d’insérer des
programmes de réformes difficiles dans un cadre de contraintes
extérieures. Enfin, plus que par des actions ponctuelles contre la
corruption, ou par un soutien à une agence spécialisée, les agences
d’aide bilatérale peuvent participer à la lutte contre la corruption
dans les pays en développement au travers des programmes de renforcement
des capacités institutionnelles, mais aussi en appliquant
systématiquement les principes recommandés de transparence et
d’efficacité dans la gestion des projets soutenus.
Il
revient donc aux autorités politiques comoriennes de définir en
fonction de la trajectoire historique de notre pays, leur stratégie
propre qui permettra d’amorcer un cercle vertueux favorisant le
développement et l’amélioration de la gouvernance.
Dr Ali ABDOU MDAHOMA
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